San Cristóbal de Las Casas à la fin en 1978 était une ville coloniale pittoresque, nichée dans les hautes terres (Los Altos) de l'État du Chiapas, au sud du pays. À cette époque, c'était le point de rencontre principal entre les habitants ladinos (non-indigènes) et les communautés autochtones mayas de la région (principalement Tzotzils et Tzeltals venus des villages voisins comme San Juan Chamula ou Zinacantán). Les marchés locaux regorgeaient de fruits, légumes et textiles traditionnels vendus sur les trottoirs et sous les portails coloniaux. Le matin, les producteurs Tzotziles et Tzeltales descendent des montagnes pour vendre leurs fruits, légumes et artisanat sur les marchés, côtoyant ainsi les commerçants Ladinos et les visiteurs du monde entier.
En 1978, la ville célébrait le 450ᵉ anniversaire de sa fondation (1528-1978). C'était alors une cité d'environ 30 000 à 40 000 habitants, bien plus petite et préservée qu'aujourd'hui, fonctionnant comme le cœur commercial et religieux de la sierra chiapanèque. C’était bien avant le boom touristique des années 1990 et son classement comme « Pueblo Mágico », avant aussi le soulèvement zapatiste de 1994, San Cristóbal offrait alors un rythme de vie calme, avec ses rues pavées, ses maisons basses aux façades colorées et toits de tuiles, dominées par la cathédrale et l'église Santo Domingo.
Les principales communautés et ethnies qui composent le tissu social de San Cristóbal de Las Casas et dans toute la région entourant la ville (la région des Hautes Terres du Chiapas, ou Los Altos de Chiapas) sont les Tzotziles, les Tzeltales: la population métisse (Ladina), les Tojolabales, les Ch'ols et les Chujes.
Ces communautés se distinguaient nettement en 1978 par leurs identités visuelles, et leurs savoir-faire artisanal se retrouvant sur les marchés.
Par exemple, les Tzeltales sont reconnus pour leurs poteries en terre cuite façonnées à la main et cuites au feu de bois et aussi pour leurs broderies géométriques très élaborées (huipiles).
La série de photographies qui suit est presque entièrement consacrée à la vie sur les marchés : ce sont des portraits volés, l’appareil photo reflex sur le ventre, cadré au jugé, sans réglages fins…
Rue commerçante, San Cristóbal
Scènes de marché de rue
Sur cette photographie, la diversité des tenues permet de distinguer plusieurs groupes culturels et communautés.
La communauté Tzotzil de Zinacantán :
L'homme de dos au premier plan (à droite) porte le pok'u'ul (ou cotón) traditionnel de Zinacantán. À la fin des années 1970, ce vêtement en tissage de coton blanc/rosé était court, bordé de petites franges et orné de pompons colorés (souvent roses, rouges ou violets).
La jeune femme debout près de la porte bleue porte la tenue typique des femmes de Zinacantán de cette époque : une jupe sombre retenue par une ceinture rouge (faja) et une blouse légère (huipil) complétée d'un châle bleu intense (mókil ou rebozo).
La communauté Tzotzil de San Juan Chamula :
Les marchandes assises au sol (au centre), drapées dans d'imposants châles en laine noire ou très sombre (chal) et portant des jupes de laine noire tissée (chijil) sont très caractéristiques de San Juan Chamula. La laine brute de mouton (noire ou blanche) est le matériau de prédilection des habitants des hautes terres de Chamula pour se protéger du climat frais de la sierra.
La population métisse local (Ladinos) :
La femme acheteuse avec un panier en osier à la main, est habillée à l'occidentale (veste blanche, pantalon bleu large à patte d'eph style années 1970). Elle représente la population métisse urbaine de San Cristóbal (Ladinos).
Le mix de population des marchés
Les deux femmes assises et le jeune homme debout à gauche appartiennent à la communauté Tzotzil. Plus spécifiquement, le type de tissage et les motifs visibles sur leurs huipils (les tuniques blanches avec des bandes brodées ou tissées en rouge et d'autres couleurs au niveau du cou) ressemblent fortement au style vestimentaire des femmes de Zinacantán. Le jeune homme porte également un chamarra (une sorte de pull ou de veste) de laine tissée, caractéristique des Tzotzils de la région.
Les hommes avec des chapeaux de cow-boy (chapeaux texans appartiennent probablement à la communauté des Métis (Ladinos) ou à des communautés indigènes qui ont adopté ce style vestimentaire plus moderne et occidental. Le chapeau de cow-boy est très courant parmi les hommes dans tout le Mexique, quel que soit leur héritage culturel.
L'homme avec la veste en daim et le chapeau de cow-boy semble être véritablement un homme Métis, car sa tenue est entièrement occidentale, sans éléments indigènes apparents.
Enfant en tenue traditionnelle de San Juan Chamula
L’enfant est habillé d'une tunique (cotón) en laine de mouton brute/blanche, serrée à la taille par une ceinture tissée (faja). Ce type de vêtement en laine épaisse protège les enfants du froid des montagnes. Il porte également un bonnet tissé qui est une protection courante chez les jeunes enfants chamulas sur les marchés de haute altitude.
Petite fille à l’étal de bananes
Personnages en huipil blanc
Cette scène met principalement en valeur la communauté Tzotzil de San Juan Chamula (reconnaissable aux tuniques en laine blanche frangée des hommes) et la communauté Tzotzil de Zinacantán (reconnaissable au châle bleu vif et au huipil des femmes).
Le vêtement en laine blanche des hommes est le cotón (tunique sans manches) en laine de mouton blanche/brute, resserré à la taille par une ceinture en cuir.
La grande pile de paniers tressés rappelle le rôle clé des paysans et artisans des hautes terres (Los Altos) qui descendaient à San Cristóbal pour vendre leurs conteneurs artisanaux destinés au transport des récoltes et des marchandises.
Échoppe de rafraîchissements
Comptoir étroit, bouteilles, enseigne de refrescos, enfant : je ne hiérarchise pas les photos, le débit de boissons compte autant que l’église sur la première photo des scènes de marché...
La diversité des produits vendus dans la rue
Ce peut être des objets d’artisanat traditionnel :
La poterie en terre cuite : on distingue en arrière-plan une grande variété de récipients en terre cuite (marmites, bols, pots et jarres). Ces pièces proviennent des villages de la région, comme Amatenango del Valle (connu pour sa poterie artisanale tzeltale façonnée à la main et cuite à feu ouvert). Le Chiapas de 1978 semble garder une vaisselle de terre au quotidien.
Les ustensiles en bois : les grandes cuillères et spatules en bois exposées en hauteur sont sculptées artisanalement dans les communautés environnantes pour un usage culinaire quotidien.
Les balais en paille / fibres naturelles : visibles à droite, ces petits balais de paille sont très courants dans les foyers ruraux du Chiapas.
Concernant les produits maraîchers, on distingue ici :
Des piments vert intense, au tout premier plan, soigneusement disposés sur des petits plateaux pour être vendus à l'unité ou par petits lots (montones).
Des fruits et légumes frais tels que des citrons verts, des tomates, des oignons et des courgettes exposés directement sur la table couverte d'une bâche.
Cette organisation montre la structure des marchés traditionnels des hautes terres du Chiapas, où l'artisanat utilitaire côtoie la vente des produits frais de la région.
Le mix des vendeurs sur les marchés
Contrairement aux clichés précédents où les vêtements traditionnels en laine ou brodés dominent, la grande majorité des personnes présentes ici portent des vêtements de style occidental et urbain :
Les vendeuses au premier plan et debout portent des robes imprimées complétées par des tabliers à volants (mandiles ou gabanes), très populaires chez les commerçantes métisses et urbaines des marchés populaires du Mexique.
Les jeunes femmes au centre portent des tenues civiles légères (jupe bleu clair, chemisier à fleurs, robe violette).
Ce groupe représente la population ladina (métisse) de la ville de San Cristóbal proches, travaillant comme marchandes de fruits, légumes et pains.
La photographie fait apparaître aussi des éléments d'intégration des communautés autochtones (Tzotzil / Tzeltal) :
Les vendeuses assises au sol : bien que vêtues de tabliers modernes, certaines marchandes assises par terre présentent des tresses ornées de rubans colorés intégrés dans les cheveux (notamment la femme tenant les herbes au centre et celle tenant le panier à droite).
Ce style de coiffure est une marque culturelle forte conservée par les femmes Tzotziles ou Tzeltales établies en périphérie urbaine de San Cristóbal, qui ont adopté les tabliers et robes du marché tout en conservant leurs coiffures traditionnelles.
C’est l’une des photos les plus denses de ma série traitant le costume comme un fait social et non comme un folklore de scène.
Une scène de marché couvert
Étal de tomates au premier plan, enseigne « Perfumes Regalos » derrière : le mélange est typique des marchés couverts de l’époque, alimentaire et bimbeloterie dans la même travée.
La lumière artificielle donne des couleurs saturées au tirage.
La foule sur une place de marché de San Cristóbal
Je l’avais mal située dans mon carnet de voyage, mais on peut affirmer avec certitude qu'il s'agit bien d'une photo prise sur un marché de San Cristóbal de Las Casas.
L'élément de preuve réside dans le vêtement traditionnel masculin. Les hommes sur la photo portent des tuniques en laine épaisse (le cotón) serrées par une ceinture, avec en général unebordure de franges en bas.
Ce style vestimentaire est endémique et unique aux communautés Tzotziles des Altos de Chiapas, particulièrement à San Juan Chamula. On ne retrouve absolument pas ce type de vêtement à Mitla où je l’avais située, où les Zapotèques ont des tenues traditionnelles totalement différentes.
De plus, l'architecture du marché (bâtiments bas à arches sous un toit de tuiles) est caractéristique des structures de marché historiques de San Cristóbal de Las Casas dans les années 1970