9. Villages des hautes terres du Chiapas


En 1978, visiter les hautes terres du Chiapas (Los Altos de Chiapas), offrait une immersion fascinante dans un monde préservé et empreint de traditions ancestrales. Perchés dans un relief vallonné et bordés de collines boisées, ces villages indigènes — principalement peuplés par des communautés mayas tzotziles et tzeltales — se découvraient dans toute leur authenticité rurale.

L'architecture vernaculaire de l'époque témoignait d'une grande simplicité : de modestes maisons individuelles, aux façades de terre ou enduites de blanc, côtoyaient des structures traditionnelles au toit de chaume conique et aux charpentes apparentes. Disséminées à travers les prairies vertes, les parcelles cultivées et entourées de simples clôtures en bois, ces habitations s'inscrivaient harmonieusement dans un paysage naturel brut, seulement traversé par quelques pistes et lignes télégraphiques discrètes. Découvrir ces communautés à la fin des années 1970, c'était faire l'expérience d'un temps suspendu, où le rythme de la vie quotidienne demeurait profondément ancré dans la terre, la spiritualité et l'héritage culturel maya.


Pâturages des hautes terres





En 1978 ces villages ne sont pas des étapes touristiques balisées : mon carnet de voyage évoque mon regard comme celui d’un observateur égaré dans un autre temps, noyé dans ces collines vertes dans une lumière douce...

Les clichés des villages des hautes terres du Chiapas constituent le corpus ethnographique du voyage.


Hameau à toits de chaume




Maisons basses, toits de paille ou de bardeau, vallon, architecture de terre et de bois des hautes terres mayas avant la généralisation de la tôle : le cliché est un document car ce paysage bâti s’est beaucoup transformé depuis.

Maison à toit de palme






Je me suis approché après la vue d’ensemble pour cette photo prise depuis le chemin de cette maison en gros plan avec son toit végétal. Au cœur des hautes terres brumeuses du Chiapas, cette vue instantanée saisit l'intimité d'un ensemble domestique maya tzotzil, ancré dans une tradition architecturale séculaire.

J’ai fait depuis quelques recherches pour analyser cette photo que j’aime beaucoup…



Analyse de ma photo par une IA


... et en faire une description quelque peu lyrique…

Au centre du cadre s'impose l'habitat traditionnel, ou Na. Son imposante toiture conique, d'une remarquable inclinaison, est constituée d'une épaisse toison de chaume et de paille séchée. Cette pente abrupte, dictée par la rudesse du climat de montagne constitue une réponse ingénieuse pour parer aux pluies torrentielles et assurer l'isolation thermique de la demeure. Sous cette vaste canopée végétale, les murs de l'habitation se devinent, façonnés selon la technique du torchis, mêlant la terre argileuse à des brins de paille tressés sur une robuste claie de bois.

À gauche, s'élève une structure aérienne singulière : une plateforme de séchage sur pilotis, conçue à claire-voie, indispensable aux travaux de la communauté pour préserver les récoltes de maïs et de haricots de l'humidité du sol ou pour étendre la laine issue de l'élevage. À proximité, des amas de bois de chauffage s'entassent méthodiquement le long des parois. Le sol meuble de la cour, battu par les allées et venues quotidiennes, délimite un espace de travail domestique où s'organise la vie de la cellule familiale.

En arrière-plan, blotties au plus près de la pente et enveloppées par la lisière d'une forêt de montagne luxuriante, d'autres unités d'habitation semblables complètent ce hameau dispersé (paraje). Enfin, au premier plan, une simple clôture de piquets de bois et de fils de fer délimite l'espace agro-pastoral, transition immédiate entre l'aire domestique et les pâturages verdoyants où paissent les moutons, témoins vivants d'un mode de subsistance traditionnel et harmonieux.

Une analyse ethnologique de la photo est proposée en suivant ce lien.


Femme au metate




Plusieurs indices vestimentaires et ethnographiques caractéristiques permettent de conformer mes souvenir et affirmer avec certitude que cette scène se situe bien dans les Hautes Terres (Los Altos) du Chiapas, auprès des communautés Mayas indigènes (principalement Tzotzil).

La tunique traditionnelle en laine brute de l'enfant (chúj ou capixay ou encore Chamarra), sans manches et ajustée à la taille par une ceinture, est typique des villages tsotsiles. Le climat froid et humide des terres hautes du Chiapas (souvent à plus de 2 200 mètres d'altitude) explique le recours traditionnel à la laine brute filée et tissée à la main.

La femme au premier plan utilise la technique traditionnelle du métier à tisser à ceinture (telar de cintur), dont la structure en bois maintenue sous tension grâce au corps de la tisseuse. Le vêtement en cours de confection (fond blanc avec de fins liserés) et le col roulé/bordure rouge du haut de la femme sont très caractéristiques de l'artisanat textile traditionnel de la région des Altos dans les années 1970.

N’est-ce pas un témoignage authentique des traditions textiles mayas du Chiapas de ces années-là ? Il est peu probable de retrouver cette scène aujourd’hui…


L’église San Juan Bautista





Il s'agit de l’église San Juan Bautista (Iglesia de San Juan Chamula), située au cœur du village tsotsil de San Juan Chamula, dans les Hautes Terres du Chiapas.

Ses caractéristiques permettent de la située sans ambiguïté : L'arc en plein cintre entourant la porte principale est mondialement connu pour son décor peint en vert, bleu et blanc garni de motifs géométriques (fleurs, cercles et losanges) ; la forme caractéristique du sommet de la façade blanche à clocher-mur (Espadaña), ornée de festons rouges/verts et de tourelles à dômes verts, est unique. On aperçoit également au fond à gauche les collines et habitations traditionnelles du village.

Cette photo a une valeur historique précieuse : San Juan Chamula est la capitale spirituelle de l'ethnie maya Tzotzil ; l'intérieur de cette église est réputé pour ses rites syncrétiques uniques (sol recouvert d'épines de pin, milliers de bougies, prières en langue tzotzil, pas de bancs ni de prêtres catholiques résidents) ; enfin, en 1978, la prise de vue sur le parvis extérieur était encore accessible, mais les autorités traditionnelles chamulas ont progressivement et très strictement interdit toute photographie du site et des croyants (interdiction totale et sévère à l'intérieur).


Le musée des costumes régionaux de San Cristóbal





Après la visite des villages, retour à San Cristóbal de Las Casas, qui est de fait la capitale culturelle des Hautes Terres du Chiapas, pour la visite du Musée des costumes régionaux (Museo de Trajes Regionales) fondé et tenu alors par Don Sergio Castro.

Le musée présentait

  • Les vêtements d'apparat présentés :

    • Au centre (tenue féminine) : Un huipil traditionnel richement brodé (aux motifs rouges et multicolores sur fond blanc) associé à une jupe en laine foncée et une ceinture tissée rouge (faja).

    • À droite (tenue masculine) : Le capixay / tunic en laine sombre ou beige serré par une ceinture, surmonté d'un chapeau de paille rubané et d'un foulard rouge, typique des hommes des communautés tzotziles des Altos de Chiapas.

  • L'artisanat et la poterie au sol :

    • Les dizaines de pièces en céramique au premier plan (vases, assiettes, bols aux motifs peints en rouge et brun) proviennent des ateliers de poterie traditionnelle maya de la région des Altos, notamment du village de Amatenango del Valle, mondialement réputé pour sa poterie artisanale.


Un costume de cérémonie

Fondé au début des années 1970, le musée privé des costumes régionaux de San Cristóbal dirigé par le passionné et humaniste Don Sergio Castro présentait une collection unique de tenues traditionnelles.

Le musée était déjà particulièrement célèbre en 1978 auprès des voyageurs de passage car son propriétaire proposait une expérience pédagogique et immersive : il expliquait la symbolique des textiles et permettait aux visiteurs d'essayer les tenues traditionnelles pour prendre des photos souvenir, une opportunité rare compte tenu de la grande réserve des communautés indigènes face aux objectifs photographiques dans leurs propres villages.



Tenue de fête et de responsabilité civile-religieuse avec chapeaux, écharpes et drapeaux : le système des charges, ou mayordomía, structure encore la vie cérémonielle des communes.



Le système des charges, couramment appelé la mayordomía (ou cargo system / sistema de cargos en espagnol), constitue le cœur même de l'organisation politique, sociale et religieuse des communautés indigènes (notamment mayas tsotsiles et tseltales) des Hautes Terres du Chiapas.

En 1978, ce système était particulièrement vivant, rigoureux et structurant pour l'ensemble des habitants.

Le système des charges est un réseau hiérarchique d'obligations civiles et religieuses que chaque homme adulte de la communauté (représentant sa famille) doit assumer à tour de rôle au cours de sa vie.

  • Le Mayordomo : C'est la personne désignée (ou volontaire) pour prendre soin de l'image d'un saint patron particulier (San Juan, San Lorenzo, etc.) dans l'église ou au sein de sa propre maison pendant une année entière.

  • Le coût financier et l'accumulation de prestige : Assumer une charge coûte extrêmement cher. Le mayordomo doit financer de sa poche les fêtes du saint : bougies, encens (copal), fleurs, boissons rituelles (pox), feux d'artifice et nourriture pour tout le village.

  • L'échelle sociale (Escalafón) : Un individu commence par des charges très modestes au bas de l'échelle (balayeur de l'église, messager) et gravit progressivement les échelons vers des charges d'une responsabilité économique et religieuse grandissante (mayordomo, alférez), jusqu'à atteindre le statut de Ppalas ou Anciano (Aîné respecté/Conseil des sages).

Bien que ce système représente un fardeau financier considérable (obligeant souvent les familles à économiser pendant des années ou à s'endetter), il remplit des fonctions communautaires essentielles :

  1. Redistribution des richesses : Les membres les plus aisés de la communauté dépensent leur surplus d'argent pour offrir de la nourriture et des fêtes à toute la collectivité. Cela évite l'accumulation individuelle excessive de richesses.

  2. Prestige vs Richesse : Dans la vision du monde maya traditionnelle, la richesse matérielle n'a pas de valeur sociale en soi si elle n'est pas convertie en prestige spirituel et moral acquis au service de la communauté.

  3. Maintien de l'harmonie cosmique et sociale : Veiller sur les saints et organiser les cérémonies garantit la protection divine sur les récoltes de maïs, le climat et la santé du village.

À la fin des années 1970 (époque de vos photographies à San Juan Chamula et San Cristóbal), La mayordomía fusionnait les rites catholiques (culte des saints) avec la cosmogonie maya ancestrale (prière aux esprits des montagnes, des ancêtres et de la terre). Le système de charges servait de rempart identitaire pour préserver l'autonomie du village face aux pressions politiques et économiques de l'État mexicain. C'est précisément à la fin des années 1970 qu'apparaissent les premiers conflits sociaux dans des villages comme Chamula. La montée des conversions protestantes/évangéliques (qui refusaient de financer les fêtes de saints et de consommer de l'alcool rituel) a commencé à fissurer l'autorité exclusive des mayordomos, menant parfois à des expulsions de villages.

Depuis 1978, le système des charges (mayordomía) dans les Hautes Terres du Chiapas n'a pas disparu, mais il s'est profondément métamorphosé sous l'effet des bouleversements religieux, politiques, économiques et migratoires des quarante dernières années. L’un des grands chocs subis par la mayordomía traditionnelle a été l'essor spectaculaire des églises protestantes et évangéliques (puis des mouvements catholiques charismatiques ou de la Théologie de la Libération) dans la région.

La mayordomía conserve aujourd’hui une force symbolique importante.


Eniséens en huipil



Cette photographie, comme la précédente, est exceptionnelle, à la fois pour la précision ethnographique des pièces portées et pour ce qu'elle révèle du tourisme culturel en 1978. Don Sergio Castro dans son musée n'affublait pas les visiteurs au hasard : il composait pour chaque couple ou personne une tenue rituelle complète appartenant à un village ou un groupe cérémoniel bien précis.



La tenue masculine est le Cargo cérémoniel de Huistán (une communauté tsotsile des Hautes Terres). Le pantalon en coton blanc, très court, est noué entre les jambes et sur la taille. La tunique longue retombe sur les cuisses. La ceinture tissée (Faja) est brodée de motifs géométriques en rouge, orange et jaune, se terminant par de longues franges. Le chapeau à cône étagé (Sombrero de palma est la pièce emblématique de Huistán et des autorités cérémonielles de la région. Il s'agit d'un chapeau de paille tressée à la structure très haute et conique, garni de rubans et de pompons colorés. Enfin, les sandales traditionnelles (Caites) en cuir avec un renfort haut au niveau du talon, sont typiques des voyageurs des montagnes.

La tenue féminine est le Huipil cérémoniel d'apparat de la zone Tseltal d'Oxchuc ou Tenejapa. Le Huipil est une grande tunique en coton et laine blanche bordée de motifs géométriques très denses tissés au métier à ceinture (telar de cintura) dans des tons rouges, jaunes et orange. Ce plastron brodé identifiait immédiatement le village d'origine et le rang social. La coiffe est une pièce de tissu brodée assortie (poyol) posée sur la tête, portée traditionnellement lors des fêtes patronales ou des cérémonies de mariage. Enfin, la jupe (Enredo) serrée à la taille est longue et plissée, en laine foncée.

La dissonance culturelle des visiteurs conservant leurs coiffures des années 1970, leurs sourires amusés et leur posture décontractée met en lumière le rôle clé du musée de Don Sergio Castro : un espace intermédiaire perméable, où les règles sacrées du village (où le port du costume est codifié et la photo souvent proscrite) s'effaçaient le temps d'une séance pour laisser place à la pédagogie et au jeu de rôle. Cette image de 1978 capture un moment d'ethnographie vivante et de transmission populaire aujourd'hui quasiment disparu sous cette forme informelle et chaleureuse.